Le buffet

C’est la fatigue qui me ferme les yeux.

Pourtant, un œil doit rester ouvert. Dans le large buffet se trouve la réponse. Sculpté dans le marbre, le chêne sombre a pris racine. Datant d’une époque révolue, ce très vieux machin a réapparu à la surprise générale. Il a pris cet aspect décati et cet air si bon des vieilles gens.

Bref, je m’égare.

Les yeux piquent et contrairement au buffet qui est ouvert, cet ami saugrenu et biscornu verse son grain de sable qui enraye les rouages. Dans son ombre, le monstre de nos nuits débarque comme un flot de vin vieux. Une piquette qui arrache le gosier avec des parfums peu engageants. Une attaque sensorielle en bonne et due forme.

Les yeux tout plein de bleus, c’est l’âme qui vague vers un fouillis de vieilles vieilleries. Douloureuses, sans nom. Une friperie faite de linge du passé, des regrets odorants et des choix jaunes de tristesse, de chiffons oubliés dans les recoins de la mémoire.

Derrière les paupières et dans le noir de l’esprit, une farandole de femmes ou d’enfants, je ne sais plus trop, se battent pour des dentelles flétries, des déchirures du cœur et de fichus moments de rire.

De l’enfance, ce ne sont que des fragments d’épisode qui restent. Où sont peints les souvenirs ? Cerveau droit ou cerveau gauche ? La différence, est-elle essentielle ? Après tout, est-ce que les griffons n’apporteraient pas la réponse ? Ou mieux, la lettre de Poudlard ?

Le sommeil. Un rêve ? La réalité ?

À quel niveau suis-je ? Est-ce là entre les brumes de la nuit qu’on trouve les réponses aux questions du jour ? Les fragments du médaillon de la conscience, les mèches du réel forment un ensemble qui prend vie sous les étoiles de la nuit.

L’œil se referme. L’esprit se perd parmi la tête de cheveux blancs ou blonds. Un regard sur les portraits. L’avancée en enfer continue. Les fleurs sèches sur les peintures craquelées tombent et tourbillonnent. Elles crissent sous mes pas silencieux.

Où suis-je ? Rêve ? Réalité ?

Une panique dont je ne saisis pas l’origine remonte le long de ma colonne vertébrale. Le parfum rance de la vieille bâtisse se mêle à des parfums de fruits. Amers. Ô, il est grand temps de sortir. J’ouvre la porte du buffet en même temps que les yeux.

Un cauchemar du vieux temps.

Tu sais bien que la nuit noire raconte des histoires à dormir debout.

Et quand bien même tu voudrais l’éviter et conter tes contes, tu bruis de peur quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Crédit photo : Chris Barbalis sur unsplash

L’empreinte

De fines lignes.

Toutes en rondeur, elles tournent, vont et viennent selon un schéma qui leur est propre.

Défini de longue date, c’est un chemin sans queue ni tête. Il ne mène nul part et ne ressemble à aucun autre.

Il ne rime à rien, si ce n’est dire : “je suis là, je suis moi”. “Regardez, je suis passé par là. Je n’aurais pas dû. Vite, effacez moi cette trace de gras sur le cuir chaud de la voiture, cette marque dans la poussière. ”

Petit nuage soulevé qui en indique le passage.

Unique mais toujours accompagné. Inséparables de ces compères. Par 10, elles baladent. Parfois moins. Souvent sensibles, quelque fois abîmées.

Elles dévoilent tous nos secrets, … sauf si nous les faisons disparaître.

Drôle de naufrage

J’ouvre les yeux.

Difficilement.

La pluie drue ne pardonne pas. Le sable me colle à la peau. La main lourde, je me protège le visage et m’assois avec la lenteur d’un corps ankylosé.

Baladé par la mer, j’ai atterri sur ce bout de plage.

À part sept objets plus qu’insolites, rien d’autre que la nature. Les palmiers ploient et dansent follement avec les bourrasques de vent. Alors que je me redresse péniblement sur mes deux jambes, je ne distingue pas grand chose de plus. Le bruit des vagues qui s’échouent inexorablement à mes pieds accompagne ma pensée. Seul, je suis seul avec mes sept objets.

Dans un juron, les dents qui claquent, je les ramasse et part chercher un abri. Sans lune pour me guider, je me prends les pieds dans un branchage. Je manque de m’étaler de tout mon long, alors que le vent et la pluie me battent mes jambes.

J’ai de la chance.

Une grotte s’ouvre devant moi. Encore plus noire que la nuit. L’extincteur en main, tel une arme, je pénètre prudemment dans l’antre peuplée uniquement de chauve-souris. Sans lumière, je reste près de la sortie, l’extincteur calé sous le bras, prêt à réagir si nécessaire. Le rideau de pluie est opaque. Une porte humide. Le torchon que j’ai récupéré a pris l’eau. Inutile, je ne peux qu’attendre la fin de la tempête pour le sécher et l’utiliser.

Pour tuer le temps et agrémenter ma réflexion de pensées joyeuses, j’ouvre la bouteille de vin. Fort heureusement, ce n’est pas un bouchon de liège. Hé hé, c’est presque la fête. Dédaignant, la tasse en porcelaine de Chine, “d’ailleurs, comment a-t-elle fait pour survivre au naufrage ?” Pfiou, c’est une question trop philosophique pour l’épave que je suis. Oh là, déjà une gorgée et je me perds. Donc, je disais, dédaignant la tasse, je bois directement et avidement au goulot.
L’alcool me réchauffe. J’en oublierais presque la pluie et ma situation qui, pour le moment, semble désespérée. Ce n’est pas le paquet de M&Ms, snack certes bienvenu, qui suffira à combler le vide de mon estomac qui grogne.

C’est moi ou la pluie augmente d’intensité ?

La tête me tourne un peu. Je continue l’inventaire de mes maigres possessions : il me reste un hublot et une pile. Sérieusement ? Mais c’est quoi ce naufrage ? Bien sûr, si je me construis une cabane, le hublot sera charmant. Une fenêtre pleine de style pour une vue somptueuse. Que demander de plus ? Finalement, ma villa sur la plage, je vais l’avoir. Bon là, ça sera plutôt une paillote, mais il y a de l’idée.

Le rythme de mes pensées s’accompagne d’une descente significative du niveau de la bouteille. Je ne sens plus vraiment le froid. Mon esprit emprunte des chemins brumeux.

Alors ma villa, non ma paillote… Il va falloir que je me trouve à manger. Le sucre me donne soif. Allez une gorgée. Oh non ! Plus qu’un M&Ms. “Toi, tu vas finir dans mon gosier.” Prêt à le savourer, je le croque en deux et le mâche doucement.

Pas le temps de l’avaler. Je m’effondre contre mon extincteur. Un sourire béat de naufragé alcoolisé sur le visage.

Crédit photo : Sebastien Bill sur unsplash