La drôle de vie d’une chaise

Des fessiers, des popotins, des derrières, j’en ai vu. De tout âge, de tout genre. Des pieds aussi. Nus, boueux, chaussés, sales, plus ou moins propres. Certains sentaient même un peu.

Aujourd’hui, ce sont des mains d’enfant, un peu poisseuses, peu sûres. Il cherche à se mettre debout. Ses petites mains potelées s’agrippent à mon assise. Aie ! Deux petites dents se plantent dans mon bois. Voilà deux nouvelles marques qui racontent un peu plus de ma vie. Témoins de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai vu.

Par exemple. Regardez. Là, sur mon pied gauche arrière, vous voyez l’entaille ? J’ai perdu un bout dans une bataille. Et quelle bataille ! Madame contre une souris. La souris est partie. Mon bout de pied aussi. Monsieur l’a rafistolé comme il pouvait. J’ai boité un temps avant qu’il ne trouve la bonne prothèse. Depuis, quand il fait froid, je grince un peu.

Je suis avec eux depuis leur mariage. Cadeau de la grand-mère Huguette.

Ah la grand-mère. Une sacrée bonne femme. Je l’aimais bien. Nous en avons vécu des histoires toutes les deux. Des tasses de thé parfumé, des lectures, des tricots, des petits sommes au coin du feu. J’ai même failli y rester. C’est qu’elle a le sommeil un peu lourd grand-mère Huguette. Elle n’a ni vu, ni entendu la braise bondir sur le tissu de mon dossier. Un si beau tissu.

Quel dommage ! Parti en fumée.

Heureusement, j’ai résisté. C’est que je suis costaude. On ne se débarrasse pas de moi comme ça. Les petites jeunes ne sont plus faites du même bois. Ça casse pour un rien de nos jours. J’ai eu droit à un bel habit tout neuf. Aujourd’hui, comme dirait madame, j’ai un chic fou en lin gris clair.

La grand-mère, bien qu’elle ait failli me brûler, savait prendre soin de moi. Quand j’ai eu le mal du bois, quand l’envahisseur est venu et a voulu me dévorer. Elle était là. Elle a pris le temps de me traiter, de s’asseoir à côté de moi pour mettre dans chacun des petits trous créés par ces horribles bestioles le produit destiné à me guérir. Ça démangeait.

« Interdiction d’y toucher », disait grand-mère Huguette, « le produit agit ».

Elles ont disparu et ne m’ont laissé que quelques petites marques à peines visibles. Si tu t’approches suffisamment près, tu en verras les traces sur mes accoudoirs.

Le petit continue de mordiller mon assise. À ce rythme-là, il fera plus de dégâts que le feu ou les termites. Je ne dis rien. Je reste stoïque. J’en ai vu depuis le temps que je vis dans la famille. Si vous saviez. Mon vieux bois a encore de quoi raconter. Des aventures, mais aussi de secrets. Des secrets, j’en ai été le témoin silencieux. Mais chut, je les garde pour moi.

Ou peut-être pour une autre fois…

Crédit photo : Mitchell Griest sur unsplah

Du bonheur en spray

Pschitt, pschitt.

Dans les cheveux de la voisine.

Sur la calvitie du voisin.

Sur les poils du caniche de mamie.

On diffuse, on envoie, on distribue.

Pas de chichi.

Un entrechat et le bonheur jaillit de la bouteille.

Des sourires, des étincelles, des bulles s’envolent et virevoltent.

Ça pétille dans les chignons !

Crédit photo : Freestocks sur unsplash

Tempo vert

7 h 45 du matin. Plus que 15 minutes. À l’abri sous les plantes tropicales, ils sont nombreux à attendre devant les volets roulants hermétiquement fermés. Levé depuis presque deux heures, le soleil chauffe déjà l’ambiance.

Assise face à la porte du bâtiment administratif, Cécile patiente. Pour tromper son ennui, elle laisse promener son regard sur les personnes qui l’entourent.

Sur le banc, face à elle, se trouve un couple avec une petite fille. Couple banal, sans grand intérêt. Leur enfant entre eux, ils sont chacun plongé dans leur portable. Elle les détaille et s’agace intérieurement. “Ah ces portables, quels tueurs de communication et d’échange. Sous prétexte de nous connecter au monde, ils nous séparent des gens qui nous entourent et qui sont à côté de nous.”

Comme pour lui donner tort, l’homme montre en riant un message qu’il a reçu. Sa compagne, l’air un peu blasé, lui sourit.

Ils sont habillés sans grande recherche. Short style baggy et t-shirt noir pour lui. Robe courte rouge et legging noir pour elle.

Alors que Cécile s’apprête à regarder ailleurs, elle remarque les pieds. Ceux de la femme. Ce qui l’a attirée ? Elle ne saurait trop le dire. Peut-être le rythme vif de leur battement qui contraste avec la lassitude du reste du corps. Ils marquent la cadence.

Laquelle ?

Celle de l’attente impatiente ? Celle de l’ennui ? Du mouvement à l’apparence, les pieds jurent presque avec le reste de la personne. Différents. Ils paraissent hors de propos. Le vernis vert appliqué avec soin n’est pas écaillé. Chaussés de sandales en raccord avec le vernis, ils sont beaux et soignés. Comme des petits lutins magiques, ils viennent égayer la scène. L’ensemble est surprenamment seyant. Fascinée par ces pieds en totale opposition avec le reste de la personne, Cécile les regarde comme hypnotisée.

Les dernières minutes de son attente se déroulent sur le tempo vert.

Le bâtiment administratif ouvre ses portes. De postures avachies et décontractées, chacun passe au garde-à-vous, prêt à se précipiter vers l’entrée. Les pieds verts se posent fermement sur le sol. Ils conduisent leur propriétaire au premier guichet. Cécile les perd de vue et se dirige vers l’ascenseur pour aller à son rendez-vous.

Drôle de rencontre que ses pieds soignés et parés de leurs plus beaux atours.

Crédit photo : Kamila Maciejewska sur unsplash