Le temps d’une cigarette

Allumée d’un geste las, elle grille dans la nuit noire. Petit point incandescent qui danse selon le rythme de la main. Le temps d’une cigarette, Carine ferme les yeux et se détend. Ses muscles noués se relâchent dans un jet de fumée blanche.

Derrière elle, la baie vitrée tremble sous les coups des basses. Les enceintes Bang&Olufsen achetées pour ce nouvel appartement se donnent à fond ce soir. Le temps d’une cigarette, Carine s’éloigne du bruit et grille ses pensées. Debout, sur le balcon, face à la ville endormie, elle laisse filer ses idées. La douceur de la nuit l’enveloppe comme un cocon. Envolée, la chaleur étouffante du salon. Oubliés, les invités qui rient, dansent et s’agitent dans un cliquetis de verres de champagne et des claquements de talon.

Cette soirée est un échec.

Par son absence, il est plus présent que jamais.

Finalement, seul ce moment en tête-à-tête avec sa cigarette l’apaise et anesthésie sa douleur. Elle sent la fumée lui parcourir le corps et lui arracher une quinte de toux. Fascinée par les cendres rouges qui approchent doucement de ses doigts, elle ne pense plus. Elle est, simplement, enfin, dans le moment présent. Le temps d’une cigarette, elle s’est apaisée.

Derrière elle, la baie vitrée s’ouvre. La musique déchire le voile de sa torpeur bienfaisante. Un invité un peu trop alcoolisé lui crie de rentrer. Ils vont lancer un jeu.

Sa cigarette est finie. Dans un soupir, elle écrase son mégot dans le cendrier. Son calme s’est perdu parmi les cendres des autres instants éphémères de répit.

Un dernier regard aux lumières de la ville et elle replonge dans l’univers festif pour tenter de s’étourdir.

Crédit photo : Milan Popovic sur unsplash

Pris dans le bruit

Il s’arrêta net. Impossible de se repérer dans ce fatras.

Des sons. Des petits, des gros, des biscornus, et même de l’inattendu.

Un sacré charivari.

Pas la peine de prêter l’oreille, la mélodie tonitruante déchire l’air.

Du bruit. À n’en plus finir. Le vacarme des mots retentit dans ses tympans.

Un fracas de paroles. Pas très belles. Murmurées ou hurlées, elles l’étouffent.

Comment se repérer dans ce tumulte ?

La voix dissonante claque. Percevoir l’erreur, déchirer la rumeur pour la jeter aux flammes dans un crépitement aigu.

Crédit photo : Moiz K. Malik sur unsplash

Cet étrange couple rose et jaune

Dans la nuit noire et ventée, une femme masquée court devant la gare. Sa robe rose pâle claque contre ses jambes nues et bleuies par le froid. Trop fin, son vêtement n’offre qu’une protection illusoire contre les bourrasques.

Derrière elle, émaciée et hautaine, la girafe trottine. Dominant le monde, elle lui donne les instructions pour se diriger. « Quel drôle d’animal de compagnie », pensent les voyageurs, éberlués devant cet étrange couple.

De stupeur, une mère en lâche le biberon qu’elle tentait de donner à son fils.

À sa droite, le monsieur à moustache et au chapeau melon n’a rien vu. Il poursuit précipitamment son chemin et, sans faire attention, glisse sur la brosse à dents tombée du grand sac informe accroché autour du cou de la girafe. « Saperlipopette ! » Le voilà les quatre fers en l’air à rouspéter.

Le binôme s’arrête net dans sa course. « Mon amour, récupère vite ton ustensile, le théâtre n’attend pas », crie la femme frigorifiée.

De la gare à la cathédrale, il est impossible de ne pas les voir. Cet étrange couple rose et jaune détonne dans la nuit noire.

Crédit photo : Kelli McClintock sur unsplash