Tempo vert

7 h 45 du matin. Plus que 15 minutes. À l’abri sous les plantes tropicales, ils sont nombreux à attendre devant les volets roulants hermétiquement fermés. Levé depuis presque deux heures, le soleil chauffe déjà l’ambiance.

Assise face à la porte du bâtiment administratif, Cécile patiente. Pour tromper son ennui, elle laisse promener son regard sur les personnes qui l’entourent.

Sur le banc, face à elle, se trouve un couple avec une petite fille. Couple banal, sans grand intérêt. Leur enfant entre eux, ils sont chacun plongé dans leur portable. Elle les détaille et s’agace intérieurement. “Ah ces portables, quels tueurs de communication et d’échange. Sous prétexte de nous connecter au monde, ils nous séparent des gens qui nous entourent et qui sont à côté de nous.”

Comme pour lui donner tort, l’homme montre en riant un message qu’il a reçu. Sa compagne, l’air un peu blasé, lui sourit.

Ils sont habillés sans grande recherche. Short style baggy et t-shirt noir pour lui. Robe courte rouge et legging noir pour elle.

Alors que Cécile s’apprête à regarder ailleurs, elle remarque les pieds. Ceux de la femme. Ce qui l’a attirée ? Elle ne saurait trop le dire. Peut-être le rythme vif de leur battement qui contraste avec la lassitude du reste du corps. Ils marquent la cadence.

Laquelle ?

Celle de l’attente impatiente ? Celle de l’ennui ? Du mouvement à l’apparence, les pieds jurent presque avec le reste de la personne. Différents. Ils paraissent hors de propos. Le vernis vert appliqué avec soin n’est pas écaillé. Chaussés de sandales en raccord avec le vernis, ils sont beaux et soignés. Comme des petits lutins magiques, ils viennent égayer la scène. L’ensemble est surprenamment seyant. Fascinée par ces pieds en totale opposition avec le reste de la personne, Cécile les regarde comme hypnotisée.

Les dernières minutes de son attente se déroulent sur le tempo vert.

Le bâtiment administratif ouvre ses portes. De postures avachies et décontractées, chacun passe au garde-à-vous, prêt à se précipiter vers l’entrée. Les pieds verts se posent fermement sur le sol. Ils conduisent leur propriétaire au premier guichet. Cécile les perd de vue et se dirige vers l’ascenseur pour aller à son rendez-vous.

Drôle de rencontre que ses pieds soignés et parés de leurs plus beaux atours.

Crédit photo : Kamila Maciejewska sur unsplash