Drôle de naufrage

J’ouvre les yeux.

Difficilement.

La pluie drue ne pardonne pas. Le sable me colle à la peau. La main lourde, je me protège le visage et m’assois avec la lenteur d’un corps ankylosé.

Baladé par la mer, j’ai atterri sur ce bout de plage.

À part sept objets plus qu’insolites, rien d’autre que la nature. Les palmiers ploient et dansent follement avec les bourrasques de vent. Alors que je me redresse péniblement sur mes deux jambes, je ne distingue pas grand chose de plus. Le bruit des vagues qui s’échouent inexorablement à mes pieds accompagne ma pensée. Seul, je suis seul avec mes sept objets.

Dans un juron, les dents qui claquent, je les ramasse et part chercher un abri. Sans lune pour me guider, je me prends les pieds dans un branchage. Je manque de m’étaler de tout mon long, alors que le vent et la pluie me battent mes jambes.

J’ai de la chance.

Une grotte s’ouvre devant moi. Encore plus noire que la nuit. L’extincteur en main, tel une arme, je pénètre prudemment dans l’antre peuplée uniquement de chauve-souris. Sans lumière, je reste près de la sortie, l’extincteur calé sous le bras, prêt à réagir si nécessaire. Le rideau de pluie est opaque. Une porte humide. Le torchon que j’ai récupéré a pris l’eau. Inutile, je ne peux qu’attendre la fin de la tempête pour le sécher et l’utiliser.

Pour tuer le temps et agrémenter ma réflexion de pensées joyeuses, j’ouvre la bouteille de vin. Fort heureusement, ce n’est pas un bouchon de liège. Hé hé, c’est presque la fête. Dédaignant, la tasse en porcelaine de Chine, “d’ailleurs, comment a-t-elle fait pour survivre au naufrage ?” Pfiou, c’est une question trop philosophique pour l’épave que je suis. Oh là, déjà une gorgée et je me perds. Donc, je disais, dédaignant la tasse, je bois directement et avidement au goulot.
L’alcool me réchauffe. J’en oublierais presque la pluie et ma situation qui, pour le moment, semble désespérée. Ce n’est pas le paquet de M&Ms, snack certes bienvenu, qui suffira à combler le vide de mon estomac qui grogne.

C’est moi ou la pluie augmente d’intensité ?

La tête me tourne un peu. Je continue l’inventaire de mes maigres possessions : il me reste un hublot et une pile. Sérieusement ? Mais c’est quoi ce naufrage ? Bien sûr, si je me construis une cabane, le hublot sera charmant. Une fenêtre pleine de style pour une vue somptueuse. Que demander de plus ? Finalement, ma villa sur la plage, je vais l’avoir. Bon là, ça sera plutôt une paillote, mais il y a de l’idée.

Le rythme de mes pensées s’accompagne d’une descente significative du niveau de la bouteille. Je ne sens plus vraiment le froid. Mon esprit emprunte des chemins brumeux.

Alors ma villa, non ma paillote… Il va falloir que je me trouve à manger. Le sucre me donne soif. Allez une gorgée. Oh non ! Plus qu’un M&Ms. “Toi, tu vas finir dans mon gosier.” Prêt à le savourer, je le croque en deux et le mâche doucement.

Pas le temps de l’avaler. Je m’effondre contre mon extincteur. Un sourire béat de naufragé alcoolisé sur le visage.

Crédit photo : Sebastien Bill sur unsplash

Ça bulle ?

Dans ma bulle. Au milieu du brouhaha, de la pollution, de la lumière. Je dérive dans la bulle. Imperméable à ce qui m’entoure, j’avance.

Dans ma bulle, je me suis perdue. Où vais-je ? Je ne sais plus. Je vole au-dessus du bitume gris. Je passe doucement devant les voitures. Elles défilent.

Dans ma bulle, je souris. Les gens sont pressés. Ils courent pour attraper le métro, le bus. Un passant en skate. Un enfant attrape la main de sa mère. Une vieille dame vacille en traversant la rue. Sa canne martèle le sol. Elle tremble un peu

Dans ma bulle, je regarde autour de moi. Je suis dans ma bulle, tranquille, à mon rythme.

Je rencontre un immeuble.

Ma bulle s’écrase contre la pierre blanche. Dans un léger bruit presque imperceptible, ma bulle n’est plus.

Crédit photo : Alex Alvarez sur unsplash

Le temps d’une cigarette

Allumée d’un geste las, elle grille dans la nuit noire. Petit point incandescent qui danse selon le rythme de la main. Le temps d’une cigarette, Carine ferme les yeux et se détend. Ses muscles noués se relâchent dans un jet de fumée blanche.

Derrière elle, la baie vitrée tremble sous les coups des basses. Les enceintes Bang&Olufsen achetées pour ce nouvel appartement se donnent à fond ce soir. Le temps d’une cigarette, Carine s’éloigne du bruit et grille ses pensées. Debout, sur le balcon, face à la ville endormie, elle laisse filer ses idées. La douceur de la nuit l’enveloppe comme un cocon. Envolée, la chaleur étouffante du salon. Oubliés, les invités qui rient, dansent et s’agitent dans un cliquetis de verres de champagne et des claquements de talon.

Cette soirée est un échec.

Par son absence, il est plus présent que jamais.

Finalement, seul ce moment en tête-à-tête avec sa cigarette l’apaise et anesthésie sa douleur. Elle sent la fumée lui parcourir le corps et lui arracher une quinte de toux. Fascinée par les cendres rouges qui approchent doucement de ses doigts, elle ne pense plus. Elle est, simplement, enfin, dans le moment présent. Le temps d’une cigarette, elle s’est apaisée.

Derrière elle, la baie vitrée s’ouvre. La musique déchire le voile de sa torpeur bienfaisante. Un invité un peu trop alcoolisé lui crie de rentrer. Ils vont lancer un jeu.

Sa cigarette est finie. Dans un soupir, elle écrase son mégot dans le cendrier. Son calme s’est perdu parmi les cendres des autres instants éphémères de répit.

Un dernier regard aux lumières de la ville et elle replonge dans l’univers festif pour tenter de s’étourdir.

Crédit photo : Milan Popovic sur unsplash

Pris dans le bruit

Il s’arrêta net. Impossible de se repérer dans ce fatras.

Des sons. Des petits, des gros, des biscornus, et même de l’inattendu.

Un sacré charivari.

Pas la peine de prêter l’oreille, la mélodie tonitruante déchire l’air.

Du bruit. À n’en plus finir. Le vacarme des mots retentit dans ses tympans.

Un fracas de paroles. Pas très belles. Murmurées ou hurlées, elles l’étouffent.

Comment se repérer dans ce tumulte ?

La voix dissonante claque. Percevoir l’erreur, déchirer la rumeur pour la jeter aux flammes dans un crépitement aigu.

Crédit photo : Moiz K. Malik sur unsplash